Jacques Tassin, écologue au CIRAD et biographe de Maurice Genevoix, nous envoie ce texte à propos des coupes à blanc sur l’île de Bonny :

« Les bulldozers étaient partis, les fardiers avaient débardé les grumes. Autour des souches mutilées, de larges plaques d’écorce, des rameaux arrachés gisaient pêle-mêle (…) ; toutes les hautes branches, naguère encore baignées de ciel, s’étaient ruées, affalées sur le sol à la chute des arbres tranchés. (… ) En vérité, l’endroit sentait le meurtre. Les hommes qui avaient sévi là s’étaient hâtés, avaient précipité leurs coups, aveuglément, pour que tout fut fini, accompli, qu’il n’y eût plus à y reveniri ».

Ces mots indignés ne sont pas ceux d’un ignorant, réfractaire au progrès, mais d’un octogénaire qui, se retournant au soir de sa vie, après avoir connu les horreurs de la Grande Guerre, s’indigne de l’imprévoyance des hommes. Tel était Maurice Genevoix, grand amoureux de la Loire et de la vie, normalien, académicien, panthéonisé, couvert de distinctions mais n’ayant jamais renoncé à sa dignité d’homme.

Cet extrait tiré de Un Jour, son roman testamentaire publié il y a 50 ans, sont d’une actualité hélas brûlante. Genevoix s’y indigne de ces hommes qui œuvrent « pour l’expansion de la promotion de, l’aménagement de, et des saltimbanques à leur tête, bien entendu, des gens que désignait leur seule omni-incompétence, des bons à rien nantis de pouvoirs monstrueux. C’était le monde à l’envers, il y avait de quoi hurlerii. » Ne pas respecter aujourd’hui les dispositions régissant les coupes forestières, au mépris des exigences les plus simple du vivant, c’est aussi participer au renversement du monde.

S’agirait-il aujourd’hui de se taire, et de s’abstenir de s’indigner, ou bien plutôt, en citant une nouvelle fois Genevoix et en fustigeant « tous les apprentis sorciers qui bousculent l’ordre du monde et qui nous mènent aux catastrophesiii ? », de refuser à notre tour « ces dédoublements où l’homme prétend se reconnaître, se substituer abusivement à Dieuiv ? ».

 

i Un Jour, Seuil, 1976, pp. 155-156

ii p. 159

iii p. 142

iv p. 141

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