La plus grosse ferme industrielle « bio » de France s’installe bientôt à Thou (Loiret). Inquiétudes au sujet des épandages de lisier à proximité de la rivière Cheuille à Bonny-Sur-Loire

La ferme de La Boissotte, à l’intersection des communes de Thou, de Batilly et de Bonny-Sur-Loire, a pour projet de s’agrandir, d’augmenter son cheptel, et de construire de nouveaux bâtiments. Elle deviendrait alors le plus gros élevage bio de France. La République du Centre en avait parlé en juillet 2021, et indiquait en juin 2021 que les élus de Bonny-Sur-Loire soutenaient le projet. 350 vaches laitières, 220 génisses, 3 taureaux, 350 chèvres, 100 chevrettes, et enfin un nouveau bâtiment de 9403 m², seraient installés à La Tuilerie, à cheval sur les communes de Thou et de Batilly-en-Puisaye. Au total, ce sont donc plus de 1000 animaux qui seront présents là.

C’est un ancien dirigeant de la firme industrielle agro-alimentaire hollandaise Van Oerst United, ayant déjà implanté une ferme industrielle de ce type en Tasmanie, qui cherche à développer ses activités en Puisaye.

Le projet de bâtiment de 9403 m². Il s’ajoutera aux bâtiments déjà présents sur une autre parcelle.

Des habitants de Thou, inquiets, ont contacté notre association, car ils constatent l’absence d’étude d’impact écologique. Le projet est en effet divisé en plusieurs parcelles et reste ainsi juste en dessous de la limite légale du nombre d’animaux imposant une étude d’impact. Ils s’interrogent sur le modèle économique d’agriculture industrielle qui va concurrencer très directement les petits élevages locaux, et dénoncent des risques liés à l’épandage de fumier et de lisier dans la région.

Nous avons consulté les documents techniques disponibles sur le site de la préfecture du Loiret (voir ici).

Ce dossier comporte 297 pages dont beaucoup de données scientifiques et juridiques qui peuvent impressionner. Mais il s’agit en fait d’une compilation de documents déjà disponibles sur internet, et non d’une étude précise de l’impact du projet. Son découpage en 23 documents ne facilite pas sa lecture, notamment celle du plan d’épandage qui est réparti sur des documents séparés.

Le Pont aux Sœurs à Bonny-Sur-Loire

Les communes les plus concernées sont Thou (surface d’épandage de 170 hectares) et Bonny-Sur-Loire (104 hectares) sur de vastes parcelles comme Terres Fortes, Les Evats, La Paillette, La Petite Champagne, Les Farigodeaux, ou de petites surfaces en bordure de la Cheuille, à proximité du pont aux sœurs et entre la D2007 et la Cheuille (5 hectares au total). Plusieurs milliers de tonnes de fumier et de lisier seront épandues. Le dossier n’est pas assez détaillé pour qu’on sache quelle quantité sera déversée à proximité de la Cheuille, et de nombreuses imprécisions interrogent.

Pour fixer les idées, voici tout d’abord les deux cartographies du plan d’épandage concernant la commune de Bonny-Sur-Loire. Les épandages auraient lieu sur les parcelles indiquées en jaune pâle (lots 5-24, 6-25, 7-28, 8-26), et en vert pâle (lots 1-1 et 3-22 face aux remparts de Bonny-Sur-Loire et à proximité du pont aux Sœurs).

On lit dans le dossier, à propos de la proximité d’un site d’épandage situé à 130 m d’un captage d’eau de Bonny-Sur-Loire : « Vu la position de la parcelle en aval du captage, les risques de transfert sont fortement limités. Il s’agit de parcelles en prairie permanente limitant considérablement les risques de lessivage. » (p. 21 du Plan d’épandage). Limiter fortement un risque, ce n’est pas la même chose que ne courir aucun risque. S’il s’agit d’un captage d’eau potable, courir un tel risque est-il acceptable ?

Ou encore, à propos d’un « tiers » (un associé) qui prête ses champs pour l’épandage, et qui sont situés en zone ZNIEFF (Zone Naturelle d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique) : « A noter qu’une des deux parcelles du tiers preneur de fumier de caprins est tout de même situé au sein de la ZNIEFF de type II […] classée pour la qualité des étangs présents et des zones humides associées qui abritent un grand nombre d’espèces de faunes et de flores remarquables. » (p. 23). On s’étonne qu’un épandage de fumier soit autorisé en zone ZNIEFF sans étude d’impact, dans le contexte de la crise de la biodiversité : dans certains cas les services instructeurs exigent une étude d’impact, comme le précise un rapport de mission de 2015 du ministère de l’agriculture sur les épandages.

On lit plus loin que « Les grands principes de la zone vulnérable seront appliqués pour limiter le lessivage et valoriser au mieux le produit épandu. » (p. 23). Là encore, limiter le lessivage (à savoir la diffusion par les eaux de pluie) des nitrates du lisier dans une zone vulnérable, est un peu inquiétant : si la zone est considérée comme vulnérable, ne devrait-on pas plutôt y interdire tout épandage ?

Le dossier indique par ailleurs, à propos de la proximité d’un cours d’eau (sans qu’on sache lequel) : « L’absence de pentes et donc de ruissellements, le respect des distances d’épandage et l’implantation d’une bande enherbée de 5 m minimum le long des cours d’eau vont dans le sens d’une diminution des risques d’eutrophisation. » (p. 24).

La Cheuille à Bonny-Sur-Loire

Déclarer qu’on va simplement « diminuer les risques d’eutrophisation », c’est-à-dire le risque de rendre un cours d’eau impropre à la vie des poissons, au moment-même où la Cheuille fait l’objet de travaux de restauration écologique réalisés par la Fédération de pêche du Loiret, n’est-ce pas contradictoire et peu responsable ?

Qu’est-ce qui garantit que le risque d’eutrophisation sera réellement diminué sur le long terme, en l’absence d’étude d’impact ? Comment l’eutrophisation sera-t-elle mesurée ? A quels intervalles de temps, par quel organisme, et où précisément ? Aucune réponse n’est donnée dans le dossier.

Épandeur à “hérisson” dans un champ. C’est ce type d’épandeur qui est prévu dans le projet.

D’autres imprécisions du même type émaillent ce dossier. On aimerait que des réponses précises soient apportées en matière de mesure de l’impact de ces épandages, notamment dans les parcelles situées en zone ZNIEFF, en zone de Vulnérabilité Nitrate, et à proximité de la Cheuille.

Actuellement, les travaux ont pris du retard. Il est donc encore temps de se mobiliser. Nous invitons nos lecteurs à prendre le temps de lire le dossier. Il est également possible d’interpeler les élus locaux, ce que pourrait faire par exemple, la Fédération de pêche du Loiret, directement concernée par les risques d’eutrophisation et de lessivage à proximité de la Cheuille. Enfin, il est dommage que des projets d’une telle ampleur se développent sans débat en dehors de l’enceinte des conseils municipaux. La nature et l’agriculture concernent tout le monde, et pas seulement les investisseurs et les élus.

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