Ecologie et trajectoires de vie : jeunes voix

Jacques Tassin, le biographe de Maurice Genevoix a cherché et a entendu la jeune voix de l’écrivain qu’il cherchait depuis longtemps, sans se laisser décourager par le fait que celui-ci était décédé depuis longtemps.

Il évoque la rencontre dans son récit « Au-devant de Maurice Genevoix »[1]. Je suis sensible en  ce moment à des voix jeunes, comme celle de mes fils, mais je suis préoccupée par la distance entre ma jeunesse et la leur. Il me semble aujourd’hui si nécessaire de faire place. Comment être juste ?

Jacques Tassin s’efforce lui aussi de rencontrer de manière juste un être jeune, jeune bien que décédé depuis longtemps à 89 ans, mais ce n’est pas l’essentiel.

Il  produit le récit de la rencontre, « bien extraordinaire rencontre, espérée aux rivages de mon inconscient, inattendue et pourtant avérée ! » (p. 99). Ce texte relatif au désir de rencontrer un auteur longtemps considéré comme écrivain conservateur, régionaliste, peut passer inaperçu. Il est en réalité un de ces récits dont nous rêvons, un de ceux que nous entrevoyons avec des autrices contemporaines qui ont choisi de tisser ensemble des expériences, des propositions théoriques et des fictions : narrations, fabulations spéculatives telles que les fabriquent Donna Haraway et bien d’autres. Mais l’attraction très forte exercée – je parle de moi- par une « mouvance » constituée autour ces autrices, nous fait lire autour d’elles, dans les phares de leurs textes merveilleux et contemporains. Cela nous distrait parfois de ce qu’indique la proposition elle-même : non pas la reconstitution dans l’ordre de la modernité d’une nouvelle perspective mais la récupération de ce qui existe déjà, sous nos yeux et que nous ne voyons pas [2], que nous pouvons ne pas voir car cela apparaît ou réapparaît sous une forme inattendue.

Cela apparaît, en l’occurrence, dans le miroir inversé d’un temps cyclique. Si l’on prend au sérieux la proposition des autrices fabulatrices qui, comme Isabelle Stengers, cherchent à rompre l’ensorcellement du récit d’un progrès, du développement, pour ré-ouvrir des passages vers d’autres possibilités d’habiter à partir des mémoires fermées, alors on peut proposer l’expérience de cette inversion, si facile à vivre : la rencontre avec un être jeune qui a vécu le désastre d’une guerre dans les racines de sa vie, laquelle s’est poursuivie, vulnérable, sensible à jamais, résonne et vibre avec des êtres jeunes qui ont l’expérience immédiate d’un effondrement du vivant, et dont la vie rayonne, tendre, et suit son chemin.

Ainsi, quel rapport peut-il y avoir entre les récits des manières de se relier, les expériences du plus qu’humain, la porosité des intériorités,  les savoirs de l’habiter, les invitations aux partages et à l’expérimentation, et les textes de Genevoix, auteur longtemps connu à travers les livres de lecture des classes primaires,  académicien, entré au Panthéon en 2020 avec la mémoire et les présences intactes dans son œuvre des innombrables jeunes gens tombés pendant la guerre 14-18 ?

Un premier lien évident et si difficile à apercevoir est précisément ce malentendu relatif à l’enfance, et aux boucles qui y ont été ménagées, malgré tout. De Maurice Genevoix je ne me rappelais en effet jusque récemment que des fragments des livres scolaires, ceux qui font croire qu’on en sait bien assez. Il s’agissait de la Dernière Harde, dont le héros est un cerf qu’on suit du début à la fin de sa vie. Celle-ci est rythmée par les traques et chasses qui finissent par dépeupler la forêt des Orfosses, et laisser les biches abandonnées, privés de leurs mâles et de leurs jeunes. Le fait d’avoir écrit du point de vue d’animaux (dans la Dernière Harde mais surtout dans Rroû, dont le héros, un chat, s’exprime à la première personne), a de fait longtemps relégué Genevoix au rang des écrivains pour enfants, des écrivains régionalistes aussi, dépassés, lointains, tant ses textes sont habités par la Loire, les langages anciens, la nature, les étangs, la forêt, soit un ancrage trop local altéré par le temps qui passe, trop peu universel. Comble de méprise, le succès fulgurant des textes contemporains sur des liens situés avec des oiseaux, des arbres, des ours, des rivières, ne ré-ouvre pas les passages vers ce qui a déjà été dit, écrit, mille et mille fois. Nous continuons à être peu sensibles, nous continuons à souffrir de l’étrange infirmité qui consiste à ne pas ressentir le manque des voix disparues, nous continuons à être fascinés par la flèche du progrès, la nouveauté, les avant-gardes, même lorsque celles-ci proclament sans relâche le désir de ce qui manque, de ce qui a été rendu inaudible, et appellent à explorer nos passés, à retrouver nos morts, à ressentir les trous d’arrachement qui signalent des présences précieuses.  Un ensorcellement nous fait encore chérir avant tout la forme esthétique des expressions du manque, et non les enquêtes auxquelles elles nous convient. Nous avons lu des bribes de La Dernière Harde ou de La Forêt Disparue étant enfants, parce que nous avions alors l’autorisation pour quelques années, de cultiver nos proximités avec les animaux et les plantes. Puis nous les avons oubliées, elles n’avaient plus de place.

C’est en décembre 2020 que j’ai repris contact avec Genevoix. Un de mes fils lisait des citations d’auteurs célèbres à propos des arbres, dans un de ces livres offerts à Noël, destinés, justement, aux enfants et aux émerveillés d’un rien. Sa jeune voix s’est élevée : « A une vingtaine de pas plus loin, un bouleau attirait invinciblement les yeux. C’était un arbre singulier. Quelque pierraille, ou quelque souche tombée, avait jadis infléchi sa pousse. Au lieu de monter verticalement, sa jeune tige avait dû ramper pour retrouver l’air libre et la lumière. Elle s’était allongée parallèlement au sol jusqu’au point d’émergence où elle s’était enfin redressée. Depuis, d’année en année, l’arbre s’était pleinement épanoui. C’était un vieil arbre radieux […] »[3]. J’ai alors vu surgir dans la mémoire le jeune pin nain décrit par Varlam Chalamov, cet arbre-enfant ami du détenu, dans l’enfer du camp sibérien. Le pin nain sibérien hiberne, se couche dans la neige et ne se relève qu’au printemps. « Il s’aplatit. […] La montagne blanche se couvre de grosses ampoules neigeuses : ce sont les arbustes de pin nain couchés pour l’hiver […] Mais voilà que dans la blancheur neigeuse infinie, dans l’entière
désespérance, se dresse soudain le pin nain. […] L’hiver est terminé. Il peut se produire autre chose : quelqu’un allume un feu. Le pin nain est trop confiant. Il déteste tant l’hiver qu’il est prêt à croire en la chaleur d’un feu. Si l’on en fait un en hiver à proximité d’un buisson de pin nain recourbé, tordu pour son hibernation, il se redresse. Le feu s’éteint, et le conifère déçu se courbe à nouveau avec des larmes de dépit et se couche au même endroit. Et la neige l’ensevelit »[4].

Face au désastre, en temps d’effondrement du vivant et d’ouverture des rapports aux savoirs dans une partie des communautés de recherche contre le partage nature/culture, les arbres se retrouvent être les thèmes-phares de nombreux textes, expositions, récits qui ont un succès remarquable, sans que nos auteurs si fidèles et tenaces ne semblent avoir joué le moindre rôle. Comme si un mur de verre les isolait des contemporains. Or je me rappelle soudain les ambiances saisissantes de leurs chuchotements, leurs amitiés singulières avec des arbres, leur manière si directe et sensibles de prêter attention aux êtres vivants.

Maurice Genevoix jeune, à Verdun

Un deuxième lien avec ces auteurs s’impose alors : ils ont parlé depuis l’expérience vécue de désastres, de fins du monde. Genevoix est entré à 24 ans dans l’enfer des tranchées, a vécu la bataille des Eparges et la perte de tous ses jeunes compagnons, avant d’être grièvement blessé, et de se voir peut-être mourir à son tour. Son récit « Ceux de 14 » basé sur son journal de guerre, son premier ouvrage, est le tombeau de jeunes êtres, jeunes corps vivants, sensibles, affreusement éprouvés qui désormais manquent et vivent encore vivement à chaque lecture. Genevoix restitue les mois de guerre, la nuit, la boue, le froid, le regard d’un vieux cheval épuisé, les arbres éclatés comme les corps par les obus, le vol d’un merle au ras des feuilles après l’assaut, tout le vivant écrasé, englué dans les coulées de boue, les vivants et leurs regards et gestes de vivants, encore attentifs malgré tout les uns aux autres. Varlam Chalamov a écrit depuis une expérience concentrationnaire sans espoir, démarrée à 22 ans, rarement interrompue, et qui ne se termine qu’à la mort de Staline. Les deux jeunes hommes sont restés deux jeunes voix, intactes, qui nous parlent sans relâche de la vie vivante, à travers ce qui les relie à la nature dont ils font partie. Genevoix choisit une phrase de Dostoievski en ouverture de son ouvrage « Un jour » pour tisser son récit de celui d’autres témoins : « –  et qu’est-ce donc, d’après vous, que cette vie vivante ? – Je ne sais pas non plus, Prince. Je sais seulement que ce doit être quelque chose d’infiniment simple, de tout à fait ordinaire, qui saute aux yeux chaque jour et à chaque minute, si simple que nous avons peine à croire que ce soit si simple et que nous passons naturellement devant, depuis bien des milliers d’années, sans le remarquer ni le reconnaître » [5].

En lisant l’ouvrage de Jacques Tassin, et le récit de sa rencontre avec un jeune homme disparu il y a longtemps, mais qui lui laisse un texte tombé parmi les feuilles de la forêt d’automne, presque confondu avec elles, peut-être confondu avec elles tout compte fait, peut-être feuille d’automne lui-même, je partage  soudain son désir, sa folle proximité avec l’homme sensible, l’homme occupé sa vie durant au soin des mémoires, au soin des ambiances immédiates, au soin des êtres, insectes, oiseaux, herbes, frêles et obstinés, qui portent des noms spéciaux témoignant de l’attention qui leur a été portée un jour. Je réalise que pour cela,  j’ai besoin de toutes les proximités avec tous les êtres sensibles, mes contemporains, de leur force de vie, de leur ouverture.

 

[1] Jacques Tassin, Au-devant de Maurice Genevoix, Editions

[2] Sandra Laugier écrit ainsi « L’éthique du care appelle notre attention sur ce qui est juste sous nos yeux, mais que nous ne voyons pas, par manque d’attention tout simplement, ou mépris ». Voir Sandra Laugier, « L’éthique comme politique de l’ordinaire », Multitudes, vol. 37-38, no. 2-3, 2009, pp. 80-88.

[3] Maurice Genevoix, Un jour, Paris, Seuil, p. 191

[4] Varlam Chalamov, « Le pin nain », in Récits de la Kolyma, Lagrasse,
Verdier, 2003, p. 214 à 216.

[5] Dostoievski, L’Adolescent.

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