Politiser la photo de paysage

Qui n’a jamais succombé au plaisir coupable de la photographie de paysage ?

Pourquoi “Coupable” ?

Développons un peu : en photographie d’art, la scène de paysage paraît toujours un peu en deçà d’une exigence documentaire érudite et “professionnelle”, du moins si on entend par “professionnel.le” celui ou celle qui ne se contente pas de vendre ses clichés mais qui mène avec la photographie une réflexion sur l’art, la représentation, les rapports sociaux, la politique, la nature, etc. La photo de paysage, c’est un peu le cliché du chromo de carte postale, le truc des amateurs, l’image vite faite et mal faite au smartphone du sempiternel coucher de soleil sur bord de mer. Le truc auquel aucun photographe un peu sérieux n’aime être associé. Ringard, quoi ! Il y a évidemment de belles images de paysage photographiées par des professionnels : on en voit plein dans les magazines en quadrichromie, et il y a même une histoire assez ancienne de la photo de paysage en noir et blanc – ah, la Vallée de la mort par Jean-Loup Sieff ! -, et on peut même remonter aux origine de ce média avec quelques “pères fondateurs” internationalement reconnus et enseignés dans les écoles de photographie. On pense bien entendu aux “inventeurs” de la photographie comme Niepce ou Daguerre, qui ont pratiqué le paysage, inspirés par un art pictural lui-aussi très ancien. Lors de mon cursus en maîtrise de photographie à Marseille, on nous présentait par exemple le travail d’Edward Weston au début du XXème siècle comme techniquement indépassable : son art du noir et blanc et de la composition magnifiait les grands espaces États-uniens.

Edward Weston Zabriskie Point, Death Valley 1938

Bon, c’est sur, ça claque comme on dit ! Même chose pour les images d’Ansel Adams, un peu plus tard, ou celles de notre Jean-Loup Sieff national, lui aussi inspiré par la Death Valley.

Paysages bas de gamme

Le problème, c’est qu’avec la baisse du prix des boitiers argentiques, le développement des formations, puis l’émergence de la photographie “amateur”, et enfin avec le numérique, la photo de paysage est devenu un cliché de cliché, une sorte de bonne grosse tarte à la crème indigeste à force d’être présente partout, à grands coups d’exagération chromatique automatisée par les logiciels des smartphones ou par l’abus de Photoshop qui, on ne le dira jamais assez, nuit au bon gout (ça y est, je fais mon réac de service !). Et de fait, on ne distingue parfois plus très clairement les chromos publiés en double page dans Geo des milliards de cartes postales diffusées sur Instagram : au mieux, les photographes professionnels publiant dans Geo font de la carte postale “pro”, du chromo léché vulgaire, tandis que les amateurs font dans la série de couchers de soleils sursaturés à peine plus vulgaires.

Bref, à force de répétition, d’effets de saturation, de compositions centrées et de perspectives amplifiées au grand angle, on finit par se lasser et par se dire : à quoi bon ? Le paysage photographié serait à l’image ce que le sens commun de comptoir ou l’éditorial médiatique est à la pensée critique : une parodie bas de gamme.

Je ne dirais pas que j’ai évité ces écueils : du paysage, j’en ai fait à la pelle moi aussi ! Mais en ce moment, et particulièrement depuis que je suis arrivé en bords de Loire, j’ai envie de montrer autre chose que de bien belles images. J’ai envie de politiser le paysage, de le sortir de l’orbite esthétique où il stagne et de l’ornière de la carte postale souvenir où il perd sa saveur.

Scènes du crime

Je me suis donc mis à réfléchir, en images, à l’idée de “scène de crime” : le crime d’écocide, bien entendu. Comment montrer la destruction, dans ce qu’elle a de plus banal ? Pas la destruction spectaculaire, qui me ferait retomber du côté de l’esthétique, mais bien l’ordinaire de la nature polluée, ou assujettie aux passions tristes du capitalisme. J’avais déjà commencé cette collecte à La Réunion il y a quelques années, mais de manière très instinctive, sans même me rendre compte qu’il y aurait peut-être une piste à creuser. Avec ce type d’image, par exemple :

 

A Bonny-Sur-Loire, j’ai été attiré par les déchets flottant sur le fleuve, lors des crues. En très grand format, je pense que le fait de magnifier des déchets en les traitant comme des paysages, me permettrait d’interroger le désastre environnemental de l’anthropocène, ou plutôt du capitalocène.

Plus récemment encore, j’ai travaillé sur les vignes des coteaux du giennois, qui sont à deux pas de chez moi, en essayant de montrer comment ces paysages sont des espaces d’une nature industrialisée et structurée par des matériaux comme le métal et le plastique. Il y a, à certaines heures du soir, une vibration lumineuse de la vigne corsetée par les fils métalliques qui est assez fascinante, mais très difficile à rendre. De même, le plastique est omniprésent autour des pieds de vigne, et il prend la lumière avec des jeux de transparence que j’ai tenté de restituer. Et bien évidemment, les déchets sont là aussi très présents : la vigne est une scène de crime paradigmatique.

Enfin, on ne peut pas décemment mener une enquête photographique sur les paysages du capitalocène en bords de Loire sans faire état du crime des crimes, les centrales atomiques. Qui arrivent à faire paysage et même à être ironiquement belles dans leur écrin ligérien…

Paysages habités

Je ne voudrais pas conclure sans évoquer le fait que le paysage photographié se définit souvent par l’absence de figure humaine, incarnant et diffusant ainsi, sous forme de représentations, le dualisme nature/culture qui voudrait que la nature soit d’autant plus naturelle que l’humain en serait exclu. La photographie des paysages urbains s’inscrit évidemment en faux par rapport à ce dualisme, mais elle n’est pas la forme esthétique la plus représentative de ce que chacun.e entend couramment par “photo de paysage”. Pourtant, les paysages sont nécessairement habités, et quand ils ne le sont pas au moment du déclic photographique, c’est soit parce que le photographe aura cadré son image de façon à en faire disparaître toute trace jugée gênante (fils électriques, voies de communication, fumées d’usines et déchets, traces d’avions dans le ciel, etc.), soit parce que son œil n’a pas su ou pu y pister les traces de l’occupation humaine. On sait en effet qu’en dehors des grands fonds océaniques, l’ensemble de la surface terrestre a été l’objet d’une anthropisation : les forêts “primaires” d’Afrique centrale ou de la jungle amazonienne sont en réalité des jardins (l’ethnologie et l’archéologie l’ont abondamment prouvé), les plus hauts et lointains sommets regorgent des déchets laissés par les alpinistes (le Mont Blanc est, paraît-il, devenu une poubelle à ciel ouvert, et l’Himalaya ne doit pas être bien différent). Mais au-delà de ces traces d’occupation et de leurs occultations par le cadrage, les paysages ont été et restent des lieux d’investissement politique de la part de leurs habitants ou de leurs visiteurs. Ainsi, quand Napoléon III a classé la Forêt de Fontainebleau comme “série artistique”, c’est après que les peintres de Barbizon, des naturalistes, Victor Hugo et pas mal d’autres ont mené une vaste campagne médiatique en faveur de la protection de ce paysage menacé par les forestiers de l’époque. Ca ne s’est pas imposé “naturellement” par l’évidence de la beauté du site. On pourrait multiplier les exemples, et j’ai souvent rencontré la mise en politique du paysage lors de mes terrains d’enquêtes ethnographiques. Des habitants et des visiteurs revendiquent une certaine idée de tel ou tel paysage, contre d’autres usages, et cela passe par des conflits et des alliances diverses, des occupations du territoire, des batailles avec les autorités, des campagnes de presse, etc. La Zad de Notre Dame des landes en est un exemple contemporain paradigmatique. Le paysage est donc un espace public, investi par les sociétés et traversé par des conflictualités.

Les bords de Loire n’échappent pas à ces enjeux, ni à cette politisation active du paysage. En rendre compte passe par le fait de suivre des groupes ou des personnes dans leurs investissements politiques du paysage : pour des causes, donc. Le thème des centrales atomiques et de leurs rejets dans l’atmosphère ou dans la Loire est intéressant parce que l’invisibilité de ces déchets (qu’il s’agisse de la radioactivité lors des incidents ou des déchets chimiques rejetés dans la Loire par l’activité ordinaire des centrales) amène les activistes écologistes à se saisir des bâtiments industriels comme arrière-plan paysager de certaines actions. J’ai ainsi pu suivre des amies du Réseau Sortir du Nucléaire qui, lors de l’anniversaire de l’accident de Tchernobyl ou lors du tournage d’un film documentaire, ont réalisé des lectures militantes devant ou à proximité de la centrale.

 

 

 

 

Rien à voir avec les escalades périlleuses de certaines centrales par Greenpeace, dont la construction iconographique était stratégiquement planifiée et s’adressait aux médias. Pourtant l’intention politique est la même, et le paysage se trouve investi de significations par la simple présence des militantes et du photographe devant la centrale, ici celle de Belleville-Sur-Loire. La lecture de textes militants devant la centrale ou celle des témoignages poignants de femmes de liquidateurs recueillis par Svetlana Aleksievitch à Tchernobyl dans son livre “La Supplication”, permet d’incarner un autre espoir pour le paysage – et bien entendu pour la Planète et ses habitants – que celui d’une destruction généralisée du vivant.

C’est une forme d’enquête photographique au long cours que j’ai donc entamée, au gré d’errances dans des paysages capitalocéniques. Ce travail sur les scènes du crime environnemental se poursuivra, et je posterai ici même ou sur mon compte Instagram les témoignages de mon attention quotidienne à l’ordinaire des transformations de la nature sous l’action humaine.

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Joëlle Le Marec
Joëlle Le Marec
2 mois il y a

Ces scènes de crime me font penser à Santu Mofokeng, moins pour les déchets abimés que les encombrants du paysage, les publicités grotesques avec tous ces matériaux gâchés. Mais nous au bord de la Loire, on sent qu’on s’habitue très vite aux détritus, comme les rayures sur les disques, qu’on entend plus. La photo nous les remet sous le nez. Nous ne sommes pas à l’autre bout du monde protégés par notre impuissance mais ici même où chaque jours des gestes se font ou ne se font pas. L’habitude, c’est aussi cette capacité tragique à voir les formes et les couleurs, toujours belles malgré tout. Dans ces photos il y a encore autre chose. Les êtres vivants, qui sont à leur affaire mystérieuse malgré tout, obstinés, fragiles.

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