C’est le printemps, les beaux jours invitent à la promenade et les magnifiques forêts des bords de Loire sont une ouverture à la découverte des paysages, des oiseaux, des chevreuils, etc. Pour un peu, on se dirait qu’habiter à Bonny-sur-Loire, à deux pas d’un des derniers fleuves sauvages d’Europe, est un privilège.

Sauf que non…

Comme vous le savez si vous suivez l’actualité de Bureau 122, le paysage de la forêt alluviale située entre la Loire et son affluent La Cheuille a été dévasté par une coupe rase en juillet 2025, réalisée conjointement par un propriétaire privé et par la mairie de Bonny-sur-Loire en pleine zone Natura 2000. Alors que le Conservatoire d’Espaces Naturels Centre Val de Loire affiche un panneau invitant à la promenade sur un sentier aménagé en donnant des indications destinées à préserver la nature, moins de 50 mètres plus loin ce même sentier traverse ce qui ressemble à une zone de guerre : des arbres abattus et des branchages qui n’ont toujours pas été enlevés, un sentier qu’on peine à suivre dans ce chaos, et un sol détrempé car sans arbre les zones humides de ce type absorbent moins rapidement l’eau déposée par les crues de la Loire. Et encore n’est-ce là que la partie visible de l’iceberg du désastre environnemental : comme l’expliquent les scientifiques et les spécialistes des forêts « alluviales » (on parle également de « ripisylves », c’est à dire de forêts situées à moins de 30 m de la rive d’une rivière), une coupe rase empêche l’absorption des produits phytosanitaires par les arbres et les autres végétaux. Une ripisyle permet en effet d’éliminer jusqu’à 90 % des rejets en nitrates, avant qu’ils ne polluent les rivières. Dommage, l’affluent de la Loire où a été effectuée cette coupe rase venait juste d’être l’objet d’une restauration écologique menée à grand frais par la Fédération de pêche du Loiret. Maintenant, la ripisylve rasée ne protège plus la Cheuille des infiltrations de nitrate en provenance des champs des alentours…

L’accès au sentier de promenade géré par le Conservatoire d’Espaces naturels Centre Val de Loire et par la mairie de Bonny-sur-Loire : le panneau à gauche donne des indications visant à préserver l’environnement (tenir son chien en laisse, ne pas circuler en moto, ne pas camper, etc.)

 

Le sentier se poursuit par un chaos de branchages et des flaques de boue


Mais ce n’est pas tout ! Le même propriétaire qui a réalisé cette coupe rase vient d’apposer, tout au long de ce sentier public, une série de panneaux indiquant « Attention – Pièges – Danger ». Charmant !

Voilà ce que l’on voit maintenant depuis la route de la Loire à vélo, à la sortie du hameau des Loups avant d’arriver à la passerelle Dénoyé (en direction de l’amont de la rivière) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et voici ce que l’on voit le long du sentier de promenade public :

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois interprétations peuvent être faites de ces panneaux sinistres  :

  • Soit il s’agit d’intimidations destinées à effrayer les promeneurs et les touristes, et c’est profondément stupide. Ce lieu est en effet fréquenté très régulièrement depuis des décennies, et on trouve des cartes postales du XIXème siècle qui montrent que l’endroit était déjà un lieu de promenade.
  • Soit il y a vraiment des pièges qui ont été posés et qui sont destinés à interdire l’accès aux parcelles privées, et alors, outre que cela interroge sur la santé mentale de celui qui se livre à de telles pratiques, cela pose également une série de questions sanitaires et juridiques. Comme des personnes ont constaté que ce propriétaire invectivait les promeneurs sur le sentier de randonnée, en prétendant qu’il en était propriétaire, on peut se poser la question.
  • Soit il s’agit de pièges de chasse, qui font l’objet d’une réglementation très précise.

– Tout d’abord, l’article R427-16 du code de l’environnement est très clair : 

« Toute personne qui utilise des pièges doit être agréée par le préfet.

L’agrément est subordonné à la reconnaissance de la compétence professionnelle du demandeur ou à sa participation à une session de formation spécialisée sur la biologie des espèces prédatrices et leurs modes de capture, dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de la chasse. »

 

Autrement dit, s’il veut poser des pièges de chasse destinés aux animaux, ce propriétaire doit disposer d’un agrément préfectoral. D’autres textes de loi indiquent par ailleurs que les pièges utilisés doivent être homologués, qu’un relevé quotidien des animaux piégés doit être effectué, que tous les pièges doivent être visités tous les matins, au plus tard à midi, par le piégeur ou un préposé désigné par lui et à cet effet et que les pièges à feux sont interdits.

– Les pièges posés sont-ils dangereux pour les promeneurs ? S’agit-il d’explosifs qui se déclenchent au passage d’une personne, ou de pièges à loups qui peuvent sectionner la cheville d’un enfant ou même d’un adulte ? Imagine-t-on une promenade familiale avec des enfants émerveillés et qui s’égaient un peu partout à quelques mètres du sentier se terminer aux urgences de l’hôpital de Gien, ou même à la morgue ?

– Ces pièges sont-ils légaux ? Les panneaux sont posés à un ou deux mètres du sentier de promenade, ce qui laisse supposer la mise en danger du public. Dans la mesure où aucune borne ni piquet, ni clôture n’indique les limites des propriétés privées, il est impossible à un promeneur de savoir s’il est dans la partie publique du parcellaire foncier, ou sur une parcelle privée potentiellement piégée et dangereuse. Quelle est la loi qui autorise un propriétaire privé à mettre la vie des passants en danger sous prétexte qu’il estime être dans sa propriété alors qu’il n’a aucune possibilité de le signaler au public (l’endroit est en effet submergé par la Loire durant des mois en hiver, et aucun piquet ni borne de marquage au sol ne resterait visible bien longtemps) ?

– La mairie de Bonny-sur-Loire assumera-t-elle une responsabilité juridique si jamais une personne est victime d’un piège en étant de bonne foi, c’est à dire en pensant être dans un sentier et une forêt publics, comme l’indiquent les panneaux du CEN à l’entrée du site, mais aussi les aménagements des abords au niveau de la passerelle Dénoyé ?

– Les pièges posés sont-ils dangereux pour les animaux ? Il y a bien entendu une série d’espèces protégées qui fréquentent la ripisylve : principalement des oiseaux (aigrettes, hérons, canards, pics, milans, balbuzards pêcheurs, etc.), mais on rencontre aussi des renards, des chevreuils, etc. Imagine-t-on une aigrette garzette ou un pic noir exploser au contact d’une mine ? Il y a aussi nos amis les chiens : on constate en effet que les promeneurs qui fréquentent ces lieux sont souvent accompagnés de chiens, et on se demande s’il va falloir raccourcir leur laisse au point de leur interdire de sortir de l’étroit périmètre du sentier sous peine de se faire couper la patte par un piège à loup.

Par ailleurs, un berger de la région a un contrat d’éco-paturage avec le Conservatoire d’Espaces Naturels Centre Val de Loire : c’est toujours un plaisir pour les enfants et les adultes de voir arriver ou repartir le troupeau de moutons, et d’observer les bébés moutons nés sur places, mais c’est aussi très utile au plan écologique car cela permet d’entretenir des prairies naturelles nécessaires à la biodiversité. Or, rien n’empêchera les moutons de circuler librement y compris dans la partie privée. Est-ce que cela signifie la fin de ce contrat d’éco-paturage ?

Plus généralement : comment peut-on en arriver à de telles extrémités ? Que faut-il avoir en tête pour affirmer à ce point sa haine de l’humanité, et son mépris pour le vivant en général ? Ce propriétaire n’habite même pas sur la commune de Bonny et on ne le voit jamais se promener dans cette forêt : qu’est-ce que ça peut donc lui faire si des touristes ou des habitants traversent ses parcelles ?

Signalons enfin que nous sommes nous-mêmes propriétaires d’une parcelle de forêt, malheureusement mitoyenne des parcelles piégées. Mais contrairement au choix de ce propriétaire d’afficher sa haine du vivant et son obsession pour la propriété privée, nous avons fait le choix de déposer une Obligation Réelle Environnementale (ORE) sur notre parcelle, avec l’aide de l’ONG Agir pour l’environnement. C’est à dire que nous ne restons propriétaires du foncier que pour mieux laisser la parcelle en libre évolution, ce qui signifie que nous restituons de fait la propriété aux plantes, champignons et animaux qui en ont l’usage, y compris les moutons du berger car nous avons fait stipuler dans notre contrat d’ORE une clause qui permet au troupeau et à son berger d’utiliser notre parcelle. Il est en effet important, dans le contexte dramatique de baisse de la biodiversité et de changement climatique global, de ne plus intervenir sur la nature, de ne plus détruire de forêt, et de laisser le vivant reprendre ses droits partout où c’est possible.

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